The Memorial Album

Adam Cree s’intéresse à Suzannah Knight (1868-1950) de Chorley, à quelques kilomètres de Warrington. Elle a réalisé un album pour faire mémoire, dans lequel on trouve deux français. Elle vécut en effet un peu en France comme gouvernante.

Adam Cree, francophile, prend du temps sur ses recherches pour chercher à Warrington, les traces de René Perez.

Suzannah Knight et ses amis rencontrent donc, virtuellement et cent après, René Perez et sa famille.

 

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Un visage

Puisqu’il faut bien donner un visage à René

René Perez2

Les tiroirs familiaux regorgent de trésor et l’on a retrouvé ces deux clichés de deux frères entourés par leurs parents. Juan Baptista (Jean Baptiste) semble ne jamais avoir quitté sa ville natale, La Havane. Si nous savons formellement identifier André, notre grand père et arrière grand-père, nous connaissons mal, ce jeune homme moins typé, très certainement René. Les deux clichés ont été pris le même jour. René et André sont les deux photographes, ils semblent avoir environ vingt ans, ils ont trois ans de différence.

Leur sœur ainée, Madeleine est morte à Grasse en 1906, elle avait 21 ans. On sait grâce à son livret militaire que René est venu à Nyon le 28 septembre 1912. En effet, la famille Perez a vécu à Grasse de 1901 à 1911 puis s’est installée à Nyon (Suisse). René Perez quitte la Suisse et la France, le 19 octobre 1912 pour Warrington. Les parents ont-ils souhaité à ce moment là garder un souvenir de leurs garçons avant le départ de l’aîné pour l’Angleterre ?

La vie de Jean Baptiste Perez

J’ai fait toutes mes études classiques au lycée de Bordeaux,  je préparai un baccalauréat de lettres. La mort de mon père m’obligea à raccourcir mes études. Je suis entré à l’école de supérieures de Commerce et d’Industrie de Bordeaux, où j’ai passé deux ans et obtenu le diplôme en 1879, âgé de 17 ans. Je suis entré comme employé à 50 Fr par mois à la maison Schoengrün, Lopez Dubeo & Cie, place Gambetta à Bordeaux. Cette maison s’occupait d’Import-export vers les pays de l’Amérique du Sud, notamment l’Argentine. Je l’ai quitté pour aller à Londres sous les auspices de mon camarade Léon Delpeut comme correspondant de langues étrangères dans la maison Wil. Brandt et Sons C’étaient des russes puissamment riches dont les bureaux comptaient une trentaine d’employés. Outre l’importation de bois de pins et sapins de la Finlande et de Russie, ils s’occupaient d’importation de produits de l’Inde et de la Chine, et d’Amérique du Sud, par chargements entiers ou grosses quantités.

J’avais passé avant 6 mois en Allemagne à Hambourg, dans la maison d’exportation Ernst Spahn qui travaillait surtout avec le Mexique.

Après un séjour de deux ans à Londres, je suis revenu à Bordeaux où j’ai été employé pour la correspondance étrangère et les expéditions dans la maison de vins de Goisque, Brossault & Cie pour laquelle j’ai fait le placier à Paris et suis allé pendant un mois à Madrid.
C’était alors en 1885 que je me suis marié. Je suis parti en Décembre de la même année pour la Havane afin de recueillir l’héritage de mon père et je me suis occupé en même temps de la représentation des vins de Bordeaux et des vins de liqueur d’Espagne pour la maison Goisque Brossault & Davioud. Le résultat fut moindre que je ne pensais, tant à la Havane qu’au Mexique. De retour à Bordeaux, j’ai trouvé, grâce à Nicolas Garcia, un emploi de chef de bureau dans les mines de Cublac et Fours à chaux du Lardin, dont M Jean Delas était alors directeur technique.

M Delas et moi étions logés à Terrasson (Dordogne) entre les deux exploitations. Le charbon de Cublac (Corrèze) était barré de calcaire et ne pouvait trouver de débouché que près de la mine. C’est pourquoi on avait établi au Lardin des Fours à chaux grasse et Hydraulique qui l’utilisaient. Les verreries du Lardin, dirigées par le frère de M Delas s’en servaient également. Il y avait aussi au Lardin une petite mine qui ne donnait aucune houille exploitable, mais où l’on trouvait beaucoup d’empreintes de feuilles de fougères et de coprolithes. Dans le calcaires carbonifère on trouvait des ammonites et des bélemnites

Après deux ans de séjour à Terrasson (1888) je suis revenu à Bordeaux pour m’associer avec Joachim BEGUERIE qui faisait depuis longtemps le commerce d’importation de cigares de la Havane, comme correspondant de la maison Mendy et importation de produits français à Buenos Ayres comme correspondant de la maison Severino Lalanne & Hijos qui avaient l’une et l’autre de grands magasins d’alimentation.

Après trois ans lorsque Jean BEGUERIE sortit de l’école supérieure de commerce de Bordeaux et fut en âge de seconder son père, je fis un voyage en Russie, d’accord avec un de mes amis de paris. Je visitai Odessa, Kharkof, Kiew et Moscou. C’est là que je fus mis en rapport avec M BRUYAS, un lyonnais qui s’occupait de représentation de maisons françaises et avaient des relations avec les principaux industriels français et russe de cette ville et de ses environs, notamment dans les centres de l’industrie textile. Nous avons fait alors un contrat d’association et Frédéric HENRIQUE (de Paris) consentit à me faire une avance de capitaux avec l’intention de se joindre à nous plus tard (1898).

Malheureusement, au lieu de travailler à la commission, BRUYAS nous conseilla de faire des affaires d’achat et de vente pour notre compte afin d’avoir un meilleur rendement. C’est ce qui amena des difficultés avec la clientèle russe, qui payait mal et laissait protester les effets. Après deux ans d’essais infructueux, je rompis l’association avec BRUYAS et revins en France. Comme Frédéric avait perdu beaucoup d’argent et moi le peu que je possédais – la dot d’Alice – je revins à Paris où était restée ma famille, à Bois Colombes, avenue du château.

C’est alors que je trouvai par l’union de nos associations d’anciens élèves un emploi de Directeur commercial dans la fabrique franco-russe de ciment de Tchoudovow (Russie, à 100 verstes, soit 160 km de Saint Petersbourg. Logé, éclairé, chauffé avec ma famille, aux appointements de 250 roubles par mois (Le rouble valait alors – en 1899 – 2 fr 70) J’occupai cet emploi pendant 3 ans, jusqu’au moment où le siège social à Paris se trouva en difficultés

Grâce à mon ami Maurice ALLIX, j’ai pu entrer au service de la maison SOZIO et ANDRIOLI à Grasse (A.M.) comme chef de bureau. Je suis resté 10 ans à Grasse, de 1901 à 1911. Cette année là, je quittait Grasse pour entrer dans la maison MUHLTHALER, de Nyon (Suisse) comme voyageur à l’étranger pour ses produits de parfumerie. Je collaborais pendant 6 mois au bureau, faisant la correspondance étrangère et préparant mon premier voyage autour du monde6. En 1913, je renouvelai mon contrat pour 5 ans. La guerre mondiale me surprit à New York, d’où je rentrai aussitôt. Je restai à Nyon jusqu’en 1920, époque à laquelle je fus chargé par M. WALSH, de la Cie MORANA, de New York, de prendre la direction du bureau de la parfumerie Lournay à Paris, pour le compte de la société Palmolive de Milwaukee (USA).

Le nom Perez-Henrique

En 1867, la mère de Jean Baptiste Perez, Elisa Henrique épouse Perez décide de quitter Cuba pour revenir en France, elle meurt pendant le voyage. Jean Baptiste Perez fut élevé par son oncle Jean Baptiste Henrique à Bordeaux. Le père de Jean Baptiste Perez est mort à la Havane quand il avait 11 ans. Jean Baptiste Perez, orphelin, accole le nom de son père adoptif et oncle maternel Henrique.

Jean Baptiste Perez-Henrique est le père de René et d’André Perez.

Mémoires de guerre d’André Perez

André Perez2

André avec ses parents – vers 1912 ?

André Perez est le frère cadet de René. Il a écrit ses mémoire à la fin de sa vie. Voici les lignes qui concernent la Grande Guerre :

« Octobre 1912 : entrée au service. J’avais demandé la cavalerie, vu mes titres et avais pris, à Lausanne des leçon de cheval. Mystère du recrutement, je fus versé dans l’infanterie à Saintes (Charente Maritime) parce que né à Bordeaux [Probablement le 6e régiment d’infanterie]. Ma famille habitait depuis 1911 à Nyon en Suisse, entre Genève et Lausanne, où mon père était chef d’exportation à l’usine MUHLETHALER. Cette situation l’amena à faire un premier tour du monde d’une durée de 18 mois. Ma mère résida alors chez [des amis] à Yvrac (Gironde) d’où je suis partis en bicyclette faire une tournée de famille qui me permit de recueillir les éléments de l’arbre généalogique : Limousin, Quercy, Périgord, retour à Bordeaux. Le second voyage de mon père fut interrompu par la guerre de 1914 ; il revint en août de New York. J’étais alors en caserne à Saintes, élève-prévot à la salle d’Armes. Engagé d’abord en Lorraine, le 18e corps fut dirigé sur la Belgique, en renfort de la Ve armée (Général LANREZAC). En ligne le jour, retraitant la nuit, le régiment pris part à la bataille de Guise (Aisne). Blessé par Shrapnell et transporté à Origny Sainte Benoite, je restai prisonnier à l’hôpital lors du reflux des troupes françaises, lequel ne devait s’arrêter qu’à la Marne, je le sus plus tard. Un ancien adjudant en retraite qui aidait à l’hôpital nous signale qu’une boite à lettre « Feldpost » était ouverte à tous et nous proposa d’y jeter une carte, à condition qu’elle soit écrite en allemand. C’est ainsi que ma famille fut avertie par moi que j’avais quelque chance de la revoir . Elle comprit et me fit rechercher par la croix rouge. Repéré au camp de prisonniers de Friedrichsfeld, notre ami Bahnholzer voulut m’y voir, mais fut refoulé, cependant la liaison était établie et je fus un des premiers à recevoir des nouvelles des miens.

Un infirmier allemand me procura un dictionnaire et une grammaire et je me remis avec acharnement à l’étude de cette langue qui avait été ma première langue au bachot et que d’excellents professeurs m’avait appris à aimer. Peu à peu, je devins interprète auprès des docteurs à la salle des visites médicales du camp. Exempt de toutes corvées, en relation avec un milieu de médecins et d’infirmiers que je trouvai très intéressant, j’ai supporté la captivité tant que j’ai conservé l’énergie d’apprendre : l’anglais d’abord, le russe ensuite. A la fin, désemparé, j’errai dans le camp, oisif et sans but en dehors de mon service, cherchant la Foi dans la chapelle aménagée dans une ½ baraque du camp, en vain d’ailleurs. La tuberculose commençait ses ravages, les cas de folie se multipliaient. Nous vîmes un train entier d’aliénés passer en direction de la Suisse. C’est alors qu’un de mes docteurs allemands, après m’avoir examiné, me dit spontanément : « Perez, vous présentez un cas vous permettant d’être interné en Suisse. » Première visite au camp par des docteurs suisses. Contre-visite à Mannheim, camp affreux en comparaison de Friedrichsfeld (lequel avait fini par abriter, 70000 prisonniers tant français que belges, anglais, russes et aussi gourkas, sickes, arabes et [africain]s des unités coloniales). Nos voisins de groupes étaient des épileptiques qui se soignaient entre eux, quand une attaque les projetaient, bavant, sur le sol de la baraque.

Dûment dopé, je fus admis de justesse, au titre d’étudiant, ce qui emporta la décision. La Suisse, pour moi, c’était ma famille, réduit à mes seuls parents après la mort de mon frère René tué lors des attaques de Champagne, en 1915, sous lieutenant au 8e colonial. Je restai seul sur 7 enfants. Quelle tristesse !

Notre convoi remonta la vallée du Rhin par fer et fut accueilli à Bâle avec une chaleureuse sympathie par la population et les autorités helvétiques. Avec mon ami Paul Leclerc nous fûmes dirigés vers Kandersleg dans l’Oberland bernois. Heureuse Suisse ! Oasis au milieu d’un monde en guerre depuis 30 mois : toilettes claires au lieu d’habits de deuil ! J’obtins d’être transféré près de Nyon, à la station de Saint Cergue dans le jura, puis de vivre chez mes parents, quitte à garder l’uniforme et à me soumettre au contrôle des internés. Monsieur MUHLETHALER accepta de m’employer au laboratoire que je quittai pour passer mon bachot à Neuchâtel. Entre-temps j’appris l’espagnol avec mon père, dont c’était la langue maternelle. Ma mère mourut à Nyon en 1917. Je fus peu après ramené en France et affecté à Lyon, à une commission du Génie chargée de l’évaluation des dommages causés par l’explosion d’un atelier de chargement d’obus.

Notre chef, colonel du génie, habitait Shanghai et nous engageait vivement à aller en Chine en y débutant dans le service des Douanes internationales. Je ne pouvais pas songer à quitter mon père resté seul ; je renonçais aussi à l’Argentine où un ami de mon père Richard Garcia me réservait une place dans ses « haciendas » parmi ses « gauchos ».

Lyon 11 Novembre 1918, armistice ! Août 1919 démobilisation de notre jeune classe restée la dernière en attendant que les anciens fussent casés.  »

Une enquête commence

Si je savais que René Perez avait vécu deux ans à Warrington, j’ignorais que son nom avait été gardé sur des monuments aux morts en Angleterre.

Il me reste le livret de mobilisation de René, adressé à sa famille en 1915, des notes du journal de René Perez du 3 août au 1er novembre 1914 et la lettre reçu après son décès. Il faut que je photographie les documents et que je trouve les photos de la famille. René était sous lieutenant dans le 8e Régiment d’Infanterie Coloniale.

La famille de René a vécu une riche histoire, son père Jean Baptiste Perez et son frère André Perez ont écrit leur mémoire.

Adam Cree interroge Unilever qui détient les archives de Joseph Crossfield’s. Malheureusement, René Perez n’est pas mort pour sa Majesté et ne fait pas partie des listes conservées. Les journaux ne sont pas numérisés et les recherches seraient trop longues pour trouver des indices.

On retrouve pourtant grâce à Google sur carlscam, son nom [René P. Henrique] sur le Memorial, Stockton Heath, Cheshire et celui de l’église War Memorial, St Thomas, Stockton Heath.

En 2005, nous nous étions rendu au cimetière militaire français de Minaucourt dit du Pont du Marson, près de Massiges sur sa tombe. Je vérifie aujourd’hui grâce à Geneanet que son nom [Perez A 1915] est bien sur le monument de Terrasson (Dordogne) où il est né le le 23 février 1889.

Ses parents habitent Nyon (canton de Vaud – Suisse). Son nom [Achille Perez] apparaît aussi sur un monument aux morts à Nyon.

René Perez à Warrington

renéperezRené Perez est mort dans la main de Massiges le 26 septembre 1915. Il avait 26 ans. Le site Mémoire des Hommes donne sa fiche de décès.

Le 26 septembre 2015, je réagis à un tweet de la journaliste Stéphanie Trouillard. Son arrière grand oncle est décédé le 25 septembre. Je lui répond donc que le mien est mort ce jour-là.

Un chercheur anglais, Adam Cree, garde en favori cet échange et comme il est anglais, j’en rajoute en indiquant que René Perez a vécu à Warrington de 1912 à 1914. A mon grand étonnement, il me répond qu’il a trouvé un français sur le Memorial for workers at Joseph Crossfield’s, un certain R. P. Henrique.

Est-ce bien Achille Richard René Perez-Henrique ?