Lettre d’un ami

7 décembre 1915

Monsieur,

En réponse à votre lettre du 29 novembre, je m’empresse de vous transmettre à titre tout à fait personnel les renseignements sur la mort héroïque de mon camarade Perez. J’ai reçu deux lettres de ses parents auxquels je n’ai pu répondre. Vous serez donc bien aimable de m’excuser auprès des parents de mon ami pour mon silence à leurs lettres. Sachez d’abord que la mort en héros de Perez me prive non seulement d’un camarade mais d’un ami cher ! Nous avions en effet vécu de longs mois côte à côte à la même compagnie partageant les mêmes plaisirs mais surtout les mêmes souffrances, les mêmes dangers, les mêmes marmites. Et dans ces rudes circonstances on apprend à mieux se connaître, à mieux s’estimer, s’apprécier. Nous étions devenus deux inséparables. Ensemble nous sommes partis à l’assaut le 25 septembre et malgre tout, nous avons pu à la fin de la journée, nous serrer la main, diner une autre fois ensemble. Le jour arrive et la lutte a coup de grenades et de fusil très violente se poursuit toute la journée.
Le 26 vers 8 heures, notre capitaine est tué et nous voilà tout deux seuls ! Calme, courageux, méprisant le danger, le brave Perez est partout, stimulant ses hommes, lançant des grenades, prenant des décisions promptes et heureuses. A plusieurs reprises, j’ai du même l’inviter à plus de prudence. La lutte se calme vers midi pour reprendre plus vive vers 13 h jusqu’à 16 h. A ce moment, de tous côtés des bras apparaissent agitant des mouchoirs blancs. Tout se calme et au moment ou tous deux éreintés mais heureux du succès nous sortions du boyau pour ramasser les innombrables prisonniers, une balle atteint Perez en plein coeur tué net à mes pieds sans pouvoir exhaler un dernier mot. Cruelle fut ma douleur mais surtout rageuse. Je n’ai pu rester avec lui et ce n’est que vers 18 h, qu’ayant organisé la compagnie, j’ai pu revenir prendre tout ce qu’il avait sur lui, que j’ai fait remettre au médecin chef et j’ai fait transporter son corps à 5 km, en arrière où il a été enterré le lendemain avec tous les honneurs dus à son rang. Sa tombe a été fleurie, une croix porte tous les renseignements et une bouteille renfermant son identité a été déposé avec lui.
Puissent les regrets d’un ami atténuer l’immense douleur des parents auxquels je vous prie de transmettre ma lettre.

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